Les âmes bleues

Publié le par Laëtitia BERANGER

Je me tiens debout devant elle. Moi, si petite et impuissante ; elle, immense et majestueuse. Mes yeux s'abîment à la contempler. Comme j'envie cette créature munie de tuteurs dorsaux, moi qui plie sous le moindre assaut. Voilà des mois que je l'observe, maintenant que je l'ai toute à moi. Installée au milieu de l'atelier, elle règne sur mes délires et mes fantasmes colorés… Je ne peux m'empêcher de la toucher, de faire courir mes doigts sur sa toile maculée. Je sens la terre, sèche et dure sous ses pieds. L'échine en feu de l'animal fait rougeoyer mon visage quand je m'approche trop près. Elle m'effraie et me fascine tout autant. J'ai peur. Peur de basculer.

Il y a quelques temps, elle m'a proposé un marché. Elle a tendu les bras et a murmuré : « Viens, utilise-moi. Sers-toi de mes tiroirs pour te délester de ce qui te pèse. Je tiendrai le coup, je suis équipée pour ça. Remplis-moi de tes peines, ranges-y tes déceptions et tes idées noires. Je garderai tout, tu seras plus tranquille. Je suis faite pour ça, vas-y. Je ne sers même qu'à ça. Je suis si seule ici. ».

 

 

J'ai fini par accepter, sachant que tôt ou tard, il y aurait un prix à payer. J'ai vécu libre et insouciante. J'ai profité de tout ce que la vie a bien voulu me donner et me suis servie sans complexe dans ce qu'elle avait mis de côté. Je ne me suis pas économisée.

Aujourd'hui, je sais qu'il est temps de régler ma dette. Je ne lui en veux pas, il me tarde même de la rejoindre. Elle m'a manqué, elle si seule sur cette terre brûlée. Il faut que je sois avec elle. Sur elle, dans elle. Que je soit elle. J'attrape un large pinceau et le trempe dans le pot bleu. J'ai eu du mal à reproduire la teinte exacte. Je le trempe et l'imprègne au mieux de cette texture gourmande. Je suis nue à présent, devant cette déesse improbable. Je suis prête.

Je porte le pinceau vers mon cou et commence la mutation. D'abord lentement, je le laisse glisser le long de moi. Mes épaules, ma gorge, ma poitrine… Je prends mon temps, je savoure l'instant sans la quitter des yeux. Mon ventre, en mouvements circulaires, puis mes fesses, mes jambes, de haut en bas. J'accélère maintenant, et badigeonne en tous sens ce bleu qui me recouvre presque toute entière. Je termine par le visage, les cheveux. Je ne veux plus ressembler qu'à ça, qu'à ce bleu, presque trop bleu.

Je peux alors m'approcher au plus près et me fondre. Tout se mélange enfin. Tout est bleu : mon âme, mon corps, le sien… Ses tiroirs, les miens. Je suis elle, elle est moi. Nos âmes sont fatiguées de tous ces jeux dangereux. Nos âmes sont bleues. 

 

 

Inspiré de la "Girafe en feu" de Dali

Laëtitia BERANGER

Publié dans Quelques textes

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catherine esquerre 05/12/2006 12:58

Bonne année au petit!
Je le trouve bien dégourdi pour son âge et surtout il a l'esprit très curieux et très ouvert; c'est un bon point pour son avenir
je regrette simplement que le "maternage" de ton petit raréfie tes traces d'écriture que j'appréciais.
Si tu as des démangeaisons de plume, tu peux venir les assouvir au manoir
amitiés
Cath

eric 04/12/2006 09:33

je confirme très joli texte ..
ce genre de texte qui t'amène une émotion si rare dans ces temps si spéciaux ..
on est hors du temps avec toi et c'est un plaisir à vivre et à lire .
quand je dis hors du temps je pense à un break loin du temps qui passe et qui nous file entre les doigts .
Bisous laeti

Laëtitia BERANGER 04/12/2006 09:49

Merci à tous les deux. C'est toujours un peu spécial pour moi de livrer mes écrits... Savoir que ça vous touche est précieux à mes yeux. Merci.

Lo 03/12/2006 19:27

J'applaudis ! Merci Laëtitia, très joli texte que je viens de lire en me délectant de chaque phrase. En plus je viens de peindre :-) et utilisé un peu de pigment bleu !........