Duo de plumes

Publié le par Laëtitia BERANGER

Ecrire à deux, vous avez déjà tenté ? Et en direct via un tchat ? Non plus ?!
Tout ceci est parti d'une consigne d'écriture (qui n'a d'ailleurs pas été suivie par la suite), il fallait caser la phrase suivante dans un texte : "On aurait dit la guerre ou bien un jour férié, sans repas de famille et sans électricité." ça s'annonçait compliqué ! Alors avec un compatriote d'atelier virtuel, nous avons décidé de traiter la proposition à deux, sous forme de dialogue et le tout en direct live pour pimenter un peu l'affaire !
Résultat: 3 sessions d'une heure et une phrase imposée non casée qui finit... par devenir le titre ! Voici donc l'oeuvre commune de Serge Goethals et moi-même (s'il y a des courageux pour aller jusqu'au bout !)

"On aurait dit la guerre ou bien un jour férié, sans repas de famille et sans électricité."

 

 

Elle: Y'a quelqu'un ?
Lui: ....Oui, ici.
Elle: Où ça ici ? Je ne vois rien.
Lui: Près de la porte d'entrée.
Elle: La veilleuse fonctionne pas non plus. Je n'ai aucune idée d'où se trouve la porte...
Lui: vous avez une lampe de poche ?
Elle: Mais oui bien sûr, attendez... Franchement, vous êtes sérieux là ?
Lui: On sait jamais.. un briquet, des allumettes ?
Elle: Ben non, justement j'ai arrêté de fumer figurez-vous. Quoique là, je m'en
grillerais bien une petite, je me sens pas très bien.
Lui: vous devez être à une dizaine de mètres, je vais essayer de m'approcher.
Continuez à parler, je me repèrerai à la voix .
Elle: En même temps, je sais pas si j'ai vraiment envie de vous savoir plus près.
Lui: Qu'est-ce que vous croyez, je suis comme vous, je voudrais rejoindre ma
voiture…Y'a souvent des pannes dans ce parking ? le vendredi soir en plus, c'est
le top !
Elle: Non je crois pas, enfin j'en sais rien c'est la première fois. Et entre nous, un
vendredi soir ou un autre soir, j'vois pas en quoi c'est plus grave. Si ce n'est ces
foutues chaussures neuves que j'essaie d'assouplir depuis lundi...
Lui: Allons, restez calme, ça va revenir d'un instant à l'autre forcément. Voilà, je
dois être tout prêt maintenant. Tendez la main.
Elle: Attendez ! Avant, dites-moi au moins comment vous vous appelez.
Lui: Leborgne. Oui, au pays des aveugles, etc. on me l'a déjà faite.
Elle: Mais non ! Votre prénom m'aurait amplement suffit, même si c'est assez
drôle quand même.
Lui: C'est drôle ici, surtout. Vous êtes à coté de votre voiture, là ?
Elle: Oui oui. Votre prénom alors ?
Lui: Eric. Vous savez, on peut se faire des politesses dans le noir, mais on peut
aussi retrouver vos clefs, et on aura de la lumière avec les phares. Qu'est-ce que
vous en pensez, madame.. ou mademoiselle ...?
Elle: Bon écoutez Eric, je me rassure comme je peux, ok ? Et sinon j'en pense
du bien, faites attention je m'accroupis, je pense qu'elle ont dû glisser sous la voiture.
Et c'est " mademoiselle "...
Lui: Vous les avez fait tomber ? Vous avez du les entendre.
Elle: Oui, je les ai entendues tomber par terre. Et alors ? A quoi ça nous avance ?
Lui: Alors vous devez bien savoir où elles sont, à quelque chose près. A tâtons,
vous devriez les retrouver. C'est à ça que ça nous avance, mademoiselle.......
Elle: Je tâtonne, je tâtonne... mais en attendant, j'imagine que je ne suis pas la seule
à avoir une voiture et donc des phares non ?!
Lui: Bingo ! un peu tendue mais perspicace ! j'ai une Honda bleue. Bleue métallisée,
c'était en option. Dès que vous l'apercevez vous me prévenez !
Elle: Vous faites bien de me préciser qu'elle est bleue... Et je ne suis pas tendue
mais méfiante ce qui ne me parait pas anormal vu la situation.
Elle: Et puis surtout j'ai encore plus mal aux pieds dans cette position, je fais un break.
Lui: Bonne idée ça, un break, on a tout le temps non? Figurez-vous que j'ai une famille
et que j'ai pas l'habitude de passer mes week ends dans des parking avec...
Elle: Charlotte. Je m'appelle Charlotte et je ne compte pas vous plaindre, Eric. Si on
fait un break c'est pas pour parler popote et gamin, vous voulez bien ?
Lui: Vos clefs.. soyez franche, vous les avez paumées, tout simplement ? 
 
 
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Elle: Bon, ok j'y retourne mais j'enlève ces saloperies.  Je sens que je vais me tacher
et que ces foutues clefs peuvent être n'importe où. Peut-être qu'on ferait mieux d'attendre
sans s'énerver puisque la lumière va revenir d'un instant à l'autre...
(elle retourne sous la voiture et enlèves ses pompes)
Lui: Vous avez raison, l'équipe de secours va pas tarder. Ils sont hyper réactifs
ces types là. Surtout le vendredi soir. Surtout à la Pentecôte...
Elle: Oui la Pentecôte bien sûr... Mais c'est plus férié ça d'ailleurs non ? Vous faites
partie de ces gens qui ne se préoccupent pas des personnes âgées, c'est ça ? Si
vous me donniez un chewing gum, j'aurais sûrement moins envie de fumer et donc
je devrais être moins "tendue" comme vous dites et je passerai l'éponge sur la
solidarité...
Lui: Demain c'est l'anniversaire de ma grand mère, à Rennes, ça fait cinq cent bornes
et j'ai pas encore acheté de cadeau. C'est ça ma solidarité, mademoiselle Charlotte.
Charlotte... encore une enfant du neuf trois, c'est sûr !... excusez moi, ça me prend le chou
au bout d'un moment cette obscurité. Tenez, voilà une Valda, ça vous aidera à tenir,
où elle est votre main ?
Elle: Heu, là.. 
 
 
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Lui: C'est quand même bizarre, vous trouvez pas ?
Elle: Bizarre, comme vous y allez ! Ce que je trouve moi, c'est que ça change un peu...
Lui: C'est vrai. Le vendredi à cette heure là, je suis plus souvent bloqué sur le périph
que dans un parking sans lumière. Non, ce que je trouve bizarre, c'est que personne
d'autre vienne chercher sa voiture. Un fumeur par exemple, avec un briquet. Et puis
on verrait peut être où est la porte d'entrée..
Elle: Dites-moi Eric, vous ne seriez pas un peu du genre terre à terre, vous ? Ce que
ça change c'est aussi cette obscurité, on sent les choses différemment... Par exemple,
votre Valda, elle a pas le même goût que d'habitude, mais si, je vous assure !
Lui: Terre à terre, on peut le dire. Assis par terre même ! Je sais pas.. pour la Valda.
Tout ce que je sens, c'est un parfum. Le votre, j'imagine..
Elle: Oui, c'est vrai qu'on est pas très bien installés... Et ce parfum, admettons que ce
soit le mien, il vous évoque quoi ?
Lui: Je sais pas trop.. à vrai dire les parfums c'est pas mon truc. Mais je sens quelque
chose de frais, de léger. Je dirais bien que je sens quelque chose de féminin, mais
vous allez me trouver ringard, ou pire encore.
Elle: Non non, pas du tout. Par contre, si j'osais, je vous demanderai ce que c'est
votre truc à vous alors...
Lui: Franchement ? d'accord. Mon truc à moi c'est la voix des gens. J'entends une
personne parler, et soit j'ai envie d'engager la conversation, soit de me boucher les
oreilles. Ou je pars en courant, des fois. Oui je dirais ça, mon truc comme vous dites,
c'est les voix, leur grain, leur timbre.
Elle: J'aime bien quand vous êtes franc comme ça. Et puisque vous me répondez,
j'en conclus que ma voix ne vous fait pas vous boucher les oreilles... Alors c'est
décidé, je le prends pour un compliment !
Lui: Je disais ça en général, pas spécialement pour vous. Et comment vous savez
si je me bouche les oreilles ou non ? Vous c'est spécial, je vous ai jamais vue, je sais
pas si vous êtes jeune ou vieille - pardon, moins jeune, je rectifie - grande ou petite,
 brune ou blonde. Vous c'est une voix et un parfum. C'est pas facile tout de même,
vous êtes d'accord ?
Elle: Finalement la franchise c'est dur à encaisser, même dans le noir...
 
 
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Lui: Ca vous fait ça aussi ? dans toute cette obscurité, au bout d'un moment, j'ai des
tas d'images qui me viennent...
Elle: Oui un peu, ce qui sûr c'est que je ne me sens plus dans un parking depuis un
moment déjà. Vous me racontez un peu vos images en attendant ?
Lui: C'est pas des images précises.. ça ressemble au souvenir d'un rêve, ça s'efface
au fur et à mesure. Voilà : à chaque nouvelle parole, je me fais une nouvelle image
de vous. Tout ça se mélange ou se télescope. Mais je peux pas m'en empêcher, ça
se fait tout seul. Et puisque vous voulez de la franchise, eh bien j'ai l'impression de
vous connaître, au moins un petit peu, maintenant. Bien plus en tout cas que des
gens que je vois à longueur d'année.
Elle: Si ça peut vous rassurer, j'ai un peu cette sensation moi-aussi. Les gens sont
si pressés dehors qu'ils ne prennent pas le temps de se rencontrer vraiment. Alors
qu'ici, c'est différent…
Lui: Pour avoir le temps... on peut dire qu'on est servis ! On joue à un jeu, pour
s'occuper?
Elle: Oh oui, bonne idée ! A quoi pensez-vous ?
Lui: C'est le jeu des adjectifs. Puisque vous me connaissez un peu, vous me donnez
un adjectif qui me caractérise, pour vous. Et je réponds par un autre. On tire à pile
ou face pour savoir qui commence. Ca vous va, mademoiselle Charlotte ?
Elle: Ah bah ça m'irait plutôt bien, mais comment comptez-vous savoir de quel côté
la pièce est tombée, monsieur l'animateur hein ?!
Lui: vous en faites pas. Vous prenez pile, ou face ?
Elle: Mais c'est n'importe quoi, vous commencez déjà à tricher !
Lui: Tricher, jouer.. c'est une question de point de vue. Alors, pile, ou face ?
Elle: Mouais ça s'annonce mal cette histoire, mais au moins si la pièce roule et vous
échappe vous tomberez peut-être sur mes clefs en la cherchant ! Allez, va pour face.
Et qu'est-ce qu'on y gagne au fait, à votre jeu ?
Lui: On joue pour jouer, pas pour gagner voyons ! Face pour vous, pile pour moi.
Je lance la pièce... elle s'envole… elle retombe, elle roule par terre…elle frôle un
trousseau de clefs…elle s'immobilise. Je la prends et je la retourne sur ma main...
FACE ! vous êtes vraiment forte, c'est vous qui commencez !
Elle: Bah voyons ! Puisque je suis d'extrêmement bonne composition, je commence
par... malin !
Lui: Malin ? Malin…OK, je prends. A moi maintenant... je dirais...sauvage !
Elle: Sauvage ? N'importe quoi vous ! Faudra que vous m'expliquiez ça ensuite !
Mais je vais dire... étourdi !!
Lui: Vous voulez dire étourdi comme quelqu'un qui a perdu ses clefs ?
Elle: Exactement, alors que sauvage on ne voit pas du tout pourquoi !!
Lui: Vous excitez pas Charlotte, sauvage c'est une qualité par les temps qui courent ?
Allez, je prends étourdi. Un autre adjectif...susceptible !
Elle: Nan mais ho, ça s'arrange pas là hein ?! Pour vous ce sera frustré ! Un employé
de bureau avec des ambitions de G.O refoulées voilà ce que ça donne !
Lui: Allons, Charlotte, restez cool. Vous perdez vos moyens. Pour être sympa, je prends
le GO raté. Mais l'employé de bureau, désolé, c'est pas un adjectif, c'est un métier.
A moi….Allumeuse !
Elle: C'est ça, faites semblant de ne pas avoir relevé "frustré" ! Et est-ce qu'une
allumeuse vous embrasserait ainsi, hein ?!!
(Elle l'attrape par la cravate et l'embrasse fougueusement...)
Alors que vous, vous êtes un vrai "coincé" mon pauvre Eric !! 
 
 
 
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Lui: C'est à vous ou à moi ?
Elle: Quoi ?
Lui: Les adjectifs. C'est à moi : ... douce....sucrée...fougueuse... fraiche...
appétissante... brûlante...envoûtante....sauvage...fruitée..corsée…iodée…
mystérieuse…pimentée…étonnante…oui, surtout étonnante.
Elle: Et si vous laissiez un peu de côté les adjectifs Eric, ça donnerait quoi ?
Lui: Ca donnerait des verbes, des verbes d'action. Ou alors du silence.. ça vaudrait
peut être mieux. Je vais être franc, je suis mort de trouille, là.
Elle: Avec tout ce noir, je n'aime pas trop l'idée du silence... Vous me laissez
essayer d'illustrer vos verbes d'action ?
Lui: Allez-y, je vous dirai quand vous ferez une erreur.
Elle: Alors je pense aux verbes: m'approcher... comme ça, vous respirer...
là, vous effleurer...juste un peu là...
Lui: Pas d'erreur pour le moment..
Elle: et puis là aussi... me serrer tout contre vous... profiter de cet instant... j'ai toujours
bon ?
Lui: Un sans faute jusqu'ici. Charlotte, vous êtes meilleure en verbes qu'en adjectifs,
pas de doute..
Elle: A nous deux on a déjà presque ce qu'il faut pour faire des phrases alors !
Et la ponctuation, elle donnerait quoi ?
Lui: Quand je raconterai que j'ai embrassé une prof de français dans un parking
sans lumière, personne va me croire. La ponctuation, oui. C'est ce qui donne le rythme,
c'est bien ça ? Ce qui aide la phrase à respirer.. les points et les virgules. Comme
ponctuation, Charlotte, je vois bien une énorme exclamation, et derrière une gigantesque
interrogation !
Elle: et après l'interrogation, une déception peut-être... J'aimerais suspendre le temps, Eric.
Lui: Ca vous fait ça aussi, l'impression d'un instant magique ? comme une parenthèse ?
Un instant qui risque de s'envoler comme un rêve ?
Elle: Oui, qui disparaîtrait avec le lever du jour.
Lui: Ou bien si la lumière revenait. Ca serait terrible, non ?
Elle: Oui, ne laissons pas quelques néons blafards gâcher tout ça...
Lui: Vous croyez qu'on se reverra ?
Elle: Je ne sais pas, peut-être... mais au fond ça n'est pas l'important... Je sens le point
final approcher Eric, je ne sais pas si j'arriverai à le poser toute seule, vous m'aidez ?
Lui: Pourquoi je ferais ça ? c'est vous qui avez peur, maintenant ?
Elle: Oui, un peu. Vous voyez, pas si sauvage que ça que finalement !
Lui: Alors on reste là, tout prêt, et on ferme les yeux jusqu'à mardi matin. Ca va mieux
 comme ça ?
Elle: Oui, bien mieux.
...
 
Elle: Eric ?
Lui: Charlotte ?
Elle: J'ai faim !
Lui: Il doit me rester une Valda...
 
 
 
Serge Goethals/ Laëtitia Beranger
(c) juillet 2006.
 
 
 

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