Je ne suis pas moi

Publié le par Laëtitia BERANGER

Je contemple ma carte d’identité et ce condensé de moi ne m’évoque absolument rien. Je lis le lieu de ma naissance, je me concentre. Je ferme les yeux et j’essaye de visualiser mon quartier, ma rue, ma boulangerie. Rien. J’ai beau me répéter ce nom de ville et son département en boucle, aucune image ne me vient. Bon, passons à ma date de naissance. Est-ce que je me souviens d’avoir fêté mon dernier anniversaire ? Suis-je allée danser ? Est-ce que l’on m’avait gâtée ? Suis-je capable de dire quel était le parfum de mon gâteau ? Non, rien de tout ça, pas plus que d’avoir joué ces numéros au loto. En tous cas, je ne fais pas mon âge. C’est étrange, je fixe mon reflet dans le miroir et je ne me reconnais pas. Est-ce vraiment moi cette femme aux yeux rieurs ? Je ne me sens pourtant pas tellement en joie. Et cette bouche à la moue un peu boudeuse, se souvient-elle des baisers que j’ai donnés ? Parce que moi, je n’en ai plus le goût…

Je reprends ma carte. Il y a une adresse, mais je ne crois pas y vivre. Non, ça n’est pas ma ville. Et ce pays, est-ce le mien ? J’ai comme un doute. Ah si, il correspond à ma nationalité. Cette carte est pourtant bien la mienne, je ressemble à la fille sur la photo. Elle est plus jeune et a les cheveux plus longs, mais je crois bien que c’est la même que là, dans le miroir. Tiens, en parlant de photo, j’avais oublié qu’on m’en a donné une ce matin avec ma pièce d’identité. Je la sors de ma poche et la regarde attentivement. Elle a l’air d’avoir été prise à bout de bras par l’homme qui ri à côté de moi. Comme ils, enfin nous, avons l’air heureux là-dessus. Je porte une fleur à l’oreille et ma peau est toute dorée. Comme j’aimerais savoir s’il s’agit de nos dernières vacances… Et lui, comment est-ce qu’il s’appelle ? Je regarde alors ma main gauche. Tiens, j’ai une alliance ! Si je suis bien mariée, j’espère que c’est avec lui, car le regard qu’il pose sur moi, là sur la photo, est celui d’un homme aimant.  

J'ai mal à la tête, mais je dois continuer. Je regarde autour de moi, il n’y a personne. J’ai un peu peur maintenant. Et puis j’ai soif, comme si j’avais beaucoup parlé. Est-ce que je dis tout haut ce que je pense depuis tout à l’heure ? Qu’importe, de toutes façons je suis seule ici… Tiens, il y a une boîte là bas, sur la table. Je ne l’avais pas vue. Elle est jolie cette boîte, j’aime la couleur, elle me rappelle… Non je ne sais plus. J’hésite un peu, elle ne doit pas m’appartenir. Ah si, c’est rigolo, il y a mon nom à l’intérieur. Là, sous le couvercle, sur une belle étiquette. Est-ce mon écriture ? Sûrement, il faudra que je vérifie.

Il y a plein de choses à l’intérieur. Mes mains s’activent et passent en revue différents objets. J’ai comme une légère sensation de déjà vu. Tandis que je farfouille dans la boîte, mes doigts frôlent une masse pelucheuse. Je sors alors délicatement l’objet et là, surprise. Je le reconnais ! C’est Teddy, mon petit nounours ! Oui Teddy, je suis sure que c’est son nom et je sais même d’où il vient ! Tout se bouscule dans ma tête et des larmes ruissellent sur mes joues, tant l’émotion est forte. Impossible d’arrêter mon cerveau qui s’est remis au travail et recense à vitesse grand V toutes les informations liées à cette peluche. J’avais dix ans et mes parents m’avaient emmenée dans une fête foraine. C’est papa qui avait gagné le nounours pour moi, en tirant à la carabine. Teddy est doux et il sent la vanille, quand je suis triste je le serre contre moi… Vite, qu’y a-t-il d’autre dans la boîte ? Une rose séchée… Quelques instants de doute et la frénésie reprend. Mais bien sûr, il s’agit de ma première Saint Valentin ! J’avais quinze ans et il s’appelait Nicolas. Le sourire se mêle maintenant aux larmes. Je revoie ma robe et ces chaussures qui m’avaient tant fait souffrir. Maman m’accordait se soir là ma première permission de minuit… Je porte la main à mes lèvres, oui, je me souviens comme ces baisers étaient doux.

Dans la boîte ; des cartes postales, un galet rapporté de Bretagne, des paroles de chansons, un plan de paris rapiécé, des tickets de cinéma… Tout me parle, tout a une signification bien particulière. Comme cette photo absurde représentant un trottoir. Et bien je sais qu’elle fait partie d’une collection insolite que j’avais entreprise au lycée. Elle visait à montrer les choses du quotidien comme moi seule les voyais. J’avais réalisé une série de clichés illustrant des parcelles de trottoirs, car les dates gravées sur le bitume avaient pour moi valeur de signatures. Comme si les ouvriers avaient transformé le goudron en œuvres d’arts signées de leur main. Ça peut surprendre, mais voilà comment je voyais la vie à cette époque !

Comme c’est bon de se sentir de nouveau emplie de souvenirs. Ce matin, à mon réveil j’avais l’horrible sensation d’avoir été formatée, qu’on avait effacé toutes mes données… Mais là, je me sens vivre. J’ai connu des gens, j’ai visité plein d’endroits et j’ai ressenti des tas de choses. Tous ces objets le prouvent. Oui, j’existe et je vais le prouver. En attendant qu’on vienne me chercher, je vais encore regarder dans ma boîte, comme ça, j’aurais plein de détails à leur donner et ils verront bien que je suis guérie et que je me souviens… Que je me souviens de moi.

Avant de pénétrer dans la chambre, il marqua un arrêt et observa son épouse assise sur le bord du lit. Un rayon de soleil s’était glissé par la fenêtre et faisait briller ses cheveux. Il s’approcha doucement, il ne voulait pas l’effrayer. Quand elle le vit, un grand sourire éclaira son visage et elle s’empressa de lui raconter tous ses souvenirs retrouvés. Il prit alors délicatement la boîte vide de ses mains et retint ses sanglots pour écouter au mieux les divagations de sa compagne. 

Laëtitia BERANGER

 

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Claire 28/08/2006 14:49

Coucou Miss,
Ton blog est vraiment très sympa..Je vais aller faire un tour à la fnac et acheter les livres que tu nous recommandes.
Félicitations et merci
Bisous

Eric riri 19/08/2006 20:24

Laetitia
je découvre aussi ce blog et cette jolie nouvelle ...
belle plume c'est émouvant
grosses bises
ton coach ;-)
 
 

Laëtitia BERANGER 01/10/2006 20:37

Merci pour ce petit mot Eric et pour le temps consacré à mes débuts de "joggeuse" ;-)

Lo 14/08/2006 14:23

Je découvre également ton blog. Félicitations, il est chouette ! J'aime beaucoup cette nouvelle, tu as une belle plume.

Martine Réau-Gensollen 14/08/2006 12:30

je découvre ton blog....
ce texte est émouvant, joliment écrit, il te ressemble sans doute... j'ai l'impression après l'avoir lu de te connaître mieux qu'au sein de l'Atelier...
je reviendrai souvent... bises, Martine, la Pèlerine

Laëtitia BERANGER 01/10/2006 20:48

A mon tour d'être émue, ma chère Martine. Je viens de visiter ton blog et j'ai lu ton "portail bleu" je ne l'avais pas vu passer sur l'atelier. Il est beau et il fait mal en même temps. Merci pour ce moment d'abandon d'une partie de ton histoire. Je reviendrai moi aussi...