Duras, mon Amour

Publié le par Laetitia BERANGER

Ce week-end, alors que je me trouvais de nouveau tourmentée par une immense soif de lire Duras, j'ai déniché une représentation de "Savannah Bay" au théâtre de l'Orme dans le 19ème. Le lieu en lui-même est déjà tout à fait fascinant, il se trouve dans une cour, en sous-sol et dans une autre vie, il était... un lavoir ! Nous avons été accueillis par le metteur en scène Laurent AZIMIOARA qui émit quelques réserves quand à la représentation pour la bonne raison que nous n'étions que... deux spectateurs. Il faut croire que dimanche à 17h, les pelouses des buttes chaumont tentaient plus que les mots de Duras !


Mais nous n'avons pas eu à tourner les talons puisque les deux comédiennes ont accepté de ne jouer que pour nous. J'avais découvert la veille que "Savannah Bay" trônait dans ma bibliothèque (encore merci à mon vrai faux tonton pour ce cadeau) et je l'avais donc lu sur un coin d'herbe... Quand la pièce a commencé, les mots étaient encore très frais dans mon esprit et j'ai eu un peu de mal à rentrer dans le jeu, notamment en raison de l'accent très prononcé de ces deux femmes (j'ai su après qu'elles étaient roumaines). Mais, passé cette première impression, je me suis complètement laissée emportée par le rythme si particulier des phrases de Duras. Et même si je n'ai pas toujours été convaincue par l'interprêtation faite du personnage de la "jeune femme", les deux comédiennes transmettent une émotion rare. A travers elles, je me suis sentie tour à tour, enjouée, bouleversée. Au bord des larmes, de plaisir, de douleur. Tout au bord, sur le fil. Duras me donne le vertige, elle me coupe le souffle et je l'aime pour ça. Parfois, elle essaye de me semer... Mais qui est cette femme disparue ? Est-ce la vie ? Est-ce du théâtre ? Qu'importe, pourvu qu'on vibre au son de ces mots-là...

La fin de la pièce approche, je le sais et j'aimerais que ça ne finisse pas encore. La comédienne qui joue Madeleine interpelle le public, nous, moi. Elle est tout près, elle met ses yeux dans mes yeux. Et le temps de cet échange, je suis très loin, quelque part dans une petite ville du Siam, quelque part sur une grande pierre blanche, chauffée par le soleil.

Nous avons frappé nos mains très fort pour compenser l'absence de ces autres spectateurs et puis elles sont parties... Le metteur en scène qui s'occupait aussi des lumières et certainement du son, est sorti doucement de la régie "Il faisait un peu froid dans la salle non ?" Ah, c'est donc cela, ces frissons que j'ai ? En partant, il me signale qu'une autre pièce de Duras sera montée fin mai : "L'amante anglaise"...


LE THEATRE DE L'ORME

16 rue de l'Orme
75019 PARIS
01 43 71 64 42
http://www.amsorme.com/

avec Ada d'Albon dans le rôle de Madeleine et Liana Fulga qui interprête la jeune femme.


"Marguerite Duras dérange. Elle réinvente le Théâtre. Tout ce qu’on pourrait connaître, savoir, sur le sujet, disparaît devant son écriture qui vaut le bing bang, le déclic d’un autre monde, un rituel profond de mots qui s’obstinent dans une esthétique naturelle, unique, pour nous donner le signal d’un univers autre.
Chaque phonème du texte a une origine ancestrale. Le langage (en français) dépasse de loin la limite phonétique et devient, en fin, une expression, une permanence obsessionnelle tragique. Entre les sons de la voix humaine Duras créée Le Silence qui dépasse une nécessité de rythme ou de conversation habituelle. Le silence durasien est inquiétude, souffrance, oubli, souvenir, cri, parfois lumière.
Mais Duras a aussi un regard fataliste devant la catastrophe qui est la Vie – la Mort, en proposant aux créateurs de son texte sa projection théâtrale impitoyable. Où commence et finit la réalité de nos êtres ? Le rapport Réalité – Art – Théâtre est présent à chaque pas et nous invite à réfléchir, à rêver.
Le génie de Duras, dans notre époque éclectique, sans aucune conduite morale ou esthétique, nous ouvre les fenêtres vers une lumière nouvelle : la simplicité de la tragédie. Elle donne naissance à un autre genre d’artiste-comédien qui se confond avec l’univers de son nouveau Théâtre, Nouvelle Renaissance Contemporaine."



La pièce se joue jusqu'au 29 juin... Mais si vraiment, vous êtes hermétiques à toute adaptation théâtrale ou que vous vous trouvez TRES LOIN de Paris ces temps-ci, il vous reste la possibilité de découvrir ou re-découvrir cette histoire grâce aux éditions de minuit :




« Tu ne sais plus qui tu es, qui tu as été, tu sais que tu as joué, tu ne sais plus ce que tu as joué, ce que tu joues, tu joues, tu sais que tu dois jouer, tu ne sais plus quoi, tu joues. Ni quels sont tes rôles, ni quels sont tes enfants vivants ou morts. Ni quels sont les lieux, les scènes, les capitales, les continents où tu as crié la passion des amants. Sauf que la salle a payé et qu’on lui doit le spectacle.
Tu es la comédienne de théâtre, la splendeur de l’âge du monde, son accomplissement, l’immensité de sa dernière délivrance.
Tu as tout oublié sauf Savannah, Savannah Bay.
Savannah Bay c’est toi. »


 

Publié dans Les mots en scène

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gerald 06/03/2009 17:20

J'ai adoré Savannah bay moi aussi, super pièce, très bien interprétrée au théatre de l'orme, et je viens de voir l'amante anglaise ça se joue en ce moment là bas et j'ai encore préféré c'est complètement génial c'est encore Ada d'Albon qui joue dedans et elle est une nouvelle fois grandiose.Vive Duras et vive son théatre qui laisse loin derriere tous les dramaturges contemporain.

Laetitia BERANGER 08/03/2009 19:45


@Gerald: Merci beaucoup pour cette précieuse information ! Je vais peut-être lire l'amante anglaise avant de voir la représentation. J'ai vu qu'elle se joue jusqu'en juin, je ne la manquerai pas !
Merci encore.


Lucile 28/05/2008 13:24

Tu en parles drôlement bien, mais mes deux tentatives de lire Duras m'ont laissée sur la touche!... Peut-être que je devrais essayer au théâtre?...En tous cas c'est super sympa de leur part qu'ils aient accepté de jouer pour deux personnes!

Laetitia BERANGER 28/05/2008 15:19


@ Dominique: Ecrivain majeur oui... Et quand je relis mon top 10, je suis ulcérée de voir que je l'avais reléguée à la 5ème place ! Duras, tout en haut de mon podium, il ne peut en être autrement
!

@ Lucile: Bon bon bon, ne restons pas sur un échec (ou même deux) ! Lesquels as-tu lus ?


Dominique Boudou 25/05/2008 16:52

Même si on peut la trouver parfois absconse, Duras, malgré ses postures, reste un écrivain majeur du XXème siècle. Avec Georges Perec notamment.